La fusillade de Fourmies le premier mai 1891

LE PREMIER MAI

 

Premier mai : " le premier mai a lieu la fête du travail, naguère chômée par la classe ouvrière, aujourd'hui jour férié légal ". C'est aussi la " fête du muguet (1) ".

Le mois de mai est fêté depuis la nuit des temps ; l'historien Zéphir-Joseph Piérart écrit en 1862: "On sait que presque partout l'apparition de ce beau mois de la verdure et des fleurs, de l'amour et des douces promenades, est signalée par l'empressement que mettent les amants à exprimer leur flamme à leurs belles au moyen de bouquets de fleurs, ou en plantant devant leur porte d'emblématiques rameaux. Dans l'arrondissement d'Avesnes, pays de bocages, de vergers, cette coutume est très suivie. En ce premier beau jour du mois de Marie, que de Mais n'y voit-on pas, divertissant l'œil par leur nombre, leur variété, faisant bondir le cœur des jeunes paysannes qui en sont l'objet! Ce sont des branches de charme, de jeunes bouleaux, des rosiers, des lilas, et plusieurs autres plantes, symboles d'une affection naissante, d'un amour sincère, d'une passion brûlante, d'une flamme partagée. Des tiges de sureau plantées près de l'habitation d'une belle, lui révèlent l'abandon auquel elle doit désormais s'attendre; un rameau d'aubépine annonce de l'indifférence, du refroidissement dans les amours; le houx est l'emblème du mépris; le cerisier fleuri est le châtiment des âmes trop aimantes, trop faciles, qui n'ont point su se défendre des séductions des sens; le saule est la punition des coquettes. Parfois, les jeunes veilleurs de mai ne s'arrêtent pas là. On les voit faire à leurs concitoyens paisiblement endormis mille niches diverses. Ce sont des portes barricadées, des chemins entravés, des contrevents déplacés et emportés d'un bout à l'autre du village."

Le premier mai, c'est aussi le jour des revendications. Née en 1881, la Fédération américaine du Travail (A.F.L.), adopte la motion, lors du Congrès de Chicago d'octobre 1884, qu'à partir du 1er Mai de l'année 1886 (2), la journée de 8 heures constituera la durée légale de la journée de travail et recommande aux organisations syndicales de faire promulguer des lois conformes à cette résolution.

En 1886, plus de 5.000 grèves eurent lieu et le 1er mai, à Milwaukee, au nord de Chicago, des policiers accueillis par des jets de pierres tirent, faisant 9 morts. Le 3 mai, 3 autres manifestants sont tués. Le 4 mai, une bombe explose, faisant 7 morts parmi les forces de l'ordre. 8 militants seront condamnés à mort, sans preuve; 3 seront graciés.

En juillet 1889, le Congrès socialiste international décide que dans tous les pays il sera organisé une grande manifestation à date fixe dans le but de réduire légalement à 8 heures la journée de travail. On vota donc ceci : "Attendu qu'une semblable manifestation a déjà été décidée pour le 1er Mai 1890 par L'American Federation of Labour, dans son congrès de décembre 1888 tenu à Saint-Louis, cette date est adoptée pour la manifestation internationale."

La manifestation du 1er Mai 1890 eut un énorme succès; il fut donc décidé de la reconduire le 1er mai suivant.

LE PREMIER MAI 1891 A FOURMIES

Le premier 1891, à Fourmies, le beau temps est au rendez-vous en ce premier jour du "mois de Marie", un vendredi. Sur les haies du bocage, l'aubépine veut fleurir. Les amoureux ont cueilli des rameaux de frêle blancheur pour les fiancées. Quoi qu'il arrive, les jeunes seront les héros de la fête.

La scène du théâtre est prête: une esplanade rehaussée où la mairie, l'église et des estaminets invitent aux allées et venues, au rassemblement et aux harangues.

A 9 heures, après une échauffourée avec les gendarmes à cheval, quatre manifestants sont arrêtés. Des renforts sont demandés à la sous-préfecture qui envoie en renfort deux compagnies du 145e de ligne casernée à Maubeuge. Le 84e RI d'Avesnes est déjà sur place.

Dès lors le premier slogan : " c'est les huit heures qu'il nous faut " est suivi par " c'est nos frères qu'il nous faut ".

18h15 : 150 à 200 manifestants arrivent sur la place et font face aux 300 soldats équipés du nouveau fusil Lebel qui contient de 9 balles (une dans le canon et huit en magasin) de calibre 8 mm. Ces balles peuvent, quand la distance n'excède pas 100 mètres, traverser trois corps humains sans perdre d'efficacité. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant Chapus fait tirer en l'air. Rien ne change. Il crie : " baïonnette !.. en avant ! " Collés contre la foule, les trente soldats, pour exécuter l'ordre, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Kléber Giloteaux, leur porte drapeau s'avance.

 Il est presque 18h25....le commandant Chapus s'écrie : " feu !feu !feu rapide ! visez le porte-drapeau ! "

Neufs morts, trente cinq blessés (au moins) en quarante cinq secondes. C'était à Fourmies le premier mai 1891. 

LES MORTS

Maria Blondeau,

18 ans

tuée à bout portant, les yeux dans les yeux de son exécuteur, d'une balle dans la tête

Louise Hublet

20 ans

deux balles au front et une dans l'oreille

Ernestine Diot

17 ans

une balle dans l'œil droit, une dans le cou, son corps contient cinq balles

Félicie Tonnelier

16 ans

une balle dans l'œil gauche et trois autres dans la tête

Kléber Giloteaux

19 ans

trois balles dans la poitrine et deux autres dont une à l'épaule

Charles Leroy

20 ans

trois balles

Emile Ségaux

30 ans

cinq balles

Gustave Pestiaux

14 ans

deux balles dans la tête et une à la poitrine

Emile Cornaille

11 ans

une balle dans le coeur

Camille Latour

46 ans

commotionné après avoir assisté à la fusillade, décédera le lendemain

Charles Leroy, Emile Ségaux, Gustave Pestiaux et Emile Cornaille ne participaient pas à la manifestation et furent atteints par des balles qui ne leurs étaient pas destinées.

Ils seront inhumés le 4 mai.

le mausolée des fusillés (photo Alain Delfosse 2008) 

LES BLESSES

D'aprs des journaux d'poque et les listes officielles

La liste des blesss a t trouve dans le Journal La Croix du 07/05/1891 et l'Intransigeant du 08/05/1891 (marque 1 4), et quelques com-plments tirs des listes officielles. Vu les blessures, on peut penser que certains sont morts. Je n'ai pas pu trouver la preuve dans les registres d'EC.
BASTAIN Rosa, 17 ans, soigneuse, nationalit naturalise, demeurant 17 rue basse du moulin, six balles dans les cuisses (4).
BRACONNIER Auguste, rattacheur, nationalit franaise, bless au ct droit.
CARBOTTE Paul Lambert, 19 ans, rattacheur, nationalit belge.
CARION , 14 ans, demeurant rue du cimetire, genou travers (1).
CARLIER Alexis, 40 ans, fraudeur, nationalit franaise, bless au mollet.
CARPENTIER Constant, 42 ans, tisseur, nationalit franaise, demeurant rue du pont-de-fer, balles dans le ventre et le bras (1).
CORNE Aim Joseph, 31 ans, rattacheur, nationalit franaise, bless la cuisse.
COULON, 18 ans, demeurant rue des fourneaux, une balle dans le pied (1).
DEGOUSE Gustave, 20/22 ans, tisseur, nationalit franaise, demeurant rue des Noires-Terres, une balle dans le genou (4).
DELOBBE Alfred, 18 ans, rattacheur, nationalit franaise, demeurant rue de la montagne, une balle dans la poitrine (1).
DEVALLE Jean-Baptiste, 39 ans, fileur, nationalit belge, demeurant rue des jardins, une balle dans le ventre ou coup de baonnette (1).
DUCLAUX/DUCLOUX Emile, 19/39 ans, tisseur, nationalit franaise, demeurant rue du marais, une balle dans l'paule (2).
DUPONT Elisa, 25 ans, demeurant cour Margot, une balle dans le genou (1).
DUPONT Marie Flore, 35 ans, mnagre, nationalit franaise, blesse au genou droit.
FRANOIS Adolphe, 24 ans, tisseur, nationalit franaise, demeurant rue de la distillerie, pied travers (2).
GOBERT Thodule Firmin, rattacheur, nationalit belge, bless la tte, au cou et la main.
HENNECHART Albert Ovide, 18 ans, rattacheur, nationalit franaise, demeurant rue du moulin, les deux jambes traverses (3).
HRION Henry, 27 ans, journalier, nationalit belge, demeurant rue des pierres, une balle dans le genou (1).
INCONNU, 12 ans, bless grivement la main (1).
INCONNU, 16 ans, une balle dans le bras (1).
LAJEUNESSE Thophile, 18 ans, rattacheur, nationalit franaise, demeurant 64 rue Thophine-Legrand, cuisse et main gauche traverses (4).
LANDROIT Csar Anthime, 18 ans, rattacheur, nationalit franaise, demeurant rue de la houpe du bois, la jambe gauche traverse (4).
LECERF Alphonse, 51 ans, fileur, nationalit belge, demeurant rue du chauffour, une balle reste dans la tte aprs avoir travers la machoire et une blessure l'paule (2).
LECOMTE/LUSSIEZ Elise Julie, 24 ans, soigneuse, nationalit franaise, demeurant rue des Eliets, trois balles dans le pied (1).
LECOMTE/LUSSIEZ Elise Eugnie, 25 ans, demeurant rue des Eliets, blessure la main (1).
LEDEBELLE POUSE CARLIER Augustine, 18/38 ans, fraudeuse, nationalit franaise, demeurant rue de la houpe du bois, balle dans le ct (4).
MARTIN Marie Catherine, 25 ans, soigneuse, nationalit franaise, demeurant rue des fourneaux, une balle dans la cuisse (1).
MEUNIER Jules Lopold, 36 ans, verrier, nationalit franaise, demeurant rue de la verrerie, une blessure la jambe (2).
MOREAU DIT RENARD Emile, 14 ans, rattacheur, nationalit belge, demeurant rue Thiry, trois balles dans le poignet et le bras gauche (1).
MULZ Franois, 28 ans, contrebandier, nationalit hollandaise, bless au genou.
PPIN Alfred, 29 ans, fileur, nationalit franaise, demeurant rue des fourneaux, balles dans la poitrine et le pied (ou bras gauche et main droite) (1).
PHILIPPE Jules, 19 ans, manoeuvre, nationalit franaise, demeurant place Sclavon, une balle dans le bras (2).
PRDHOMME Emile, 25 ans, tisseur, nationalit franaise, demeurant rue des trieux, une balle dans la cuisse bless la tte (1).
PRINCE Alfred Lucien, 38 ans, fileur, nationalit franaise, demeurant rue de Douai, une balle dans le bras et dans la cuisse (2).
REMSON Jean, 14/16 ans, bobineur, nationalit belge, demeurant rue Saint-Pierre, une balle dans la tte ou au cou (3).
ROBERT, 18 ans, demeurant rue basse du moulin, balles dans le poignet et le visage (1).
ROBERT, 20 ans, demeurant rue basse du moulin, blessure la main (1).
THIRY/THIRY Adolphe/Alphonse, 23 ans, marchal ferrant, nationalit belge, demeurant impasse des coles, le cou travers (4).
(1) docteur DRAPIER, (2) docteur LEBON,(3) docteur MORO, (4) docteur COLLIARD

Le petit journal du 04/05/1891
fusillade de fourmies Au surplus, chaque pas que je fais dans cette ville en deuil me rvle quelque dtail navrant, quelque nouvelle horreur. J'ai rendu visite cette aprs-midi un certain nombre de blesss et j'ai pu constater, chose assez ordinaire en pareil cas, que ce sont surtout les simples curieux qui ont, comme on dit, cop . Voici, par exemple, Mme Lecomte, une jeune femme qui au moment des coups de feu sortait de chez un picier nomm Carillos, portant sa petite fille ge de deux ans et demi ; elle ne songeait gure manifester, la malheureuse; une balle arrive ricochant sans doute sur le sol et lui fracasse le pied gauche de telle sorte que l'amputation sera probablement ncessaire. La petite fille elle-mme a t atteinte par un clat, assez lgrement d'ailleurs. Voici M. Lucien Prince, bless presque simultanment par trois coups de feu, deux au bras droit, un la cuisse gauche tandis qu'il relevait une femme tombe ses pieds. J'ai vu encore M. Devaille, qui un coup de baonnette a travers la rate ; M. Landroit, un jeune filateur de chez M. Flamant, qui a la cuisse gauche perce ; M. Thierry, qui a eu le cou cribl par une infinit de projectiles provenant, pense-t-il, des dbris d'une balle crase contre la faade de la rue des Eliets, provenant, disent les renseignements officiels, d'un coup de pistolet charg de chevrotines et tir, par consquent, du ct des meutiers. Oh ! cette faade de la rue des Eliets ! Elle a t, sur une longueur d'au moins soixante mtres, crible de balles. C'est, comme je vous le disais hier, la maison o se trouve l'estaminet de la Bague d'Or qui a eu le plus souffrir. C'est dans cet estaminet qu'un jeune garon, le petit Cornaille, a t tu, que plusieurs consommateurs ont t blesss.
La propritaire de l'tablissement, Mme Beauchemin, tait assise son comptoir, plusieurs balles lui sifflent aux oreilles, brisant des bouteilles, coupant une gerbe de fleurs qui trempaient devant elle dans un vase. J'ai constat dans le mur, derrire ce comptoir, quatre trous dans la profondeur desquels autant de projectiles ont disparu. Elle l'a chapp belle Mme Beauchemin. Et le cas de cette malheureuse jeune fille, Mlle Blondeau ; elle manifestait par exemple, ct de son ami, le jeune Giloteau, porteur du drapeau qui marchait en tte des groupes. Elle tenait une branche d'arbre enguirlande de rubans, l'arbre de mai. Elle criait comme les autres, rclamant les personnes arrtes : C'est nos hommes qu'il nous faut . Giloteau frapp d'une balle en pleine poitrine tombe ; presque simultanment un autre projectile tir bout portant, affirment les tmoins, atteint la pauvre fille la tte et lui enlve le dessus du crne comme le couvercle d'une casserole, pour me servir de l'expression frquemment entendue. La cervelle est projete, partie sur le mur de l'estaminet Beauchemin o j'en ai vu des parcelles colles encore ce matin, partie sur le trottoir o dans la soire de vendredi des ouvriers sont venus la ramasser pour s'en partager les dbris, souvenirs vengeurs de cette effroyable boucherie. Est-ce pour semblable besogne qu'a t invent l'admirable fusil Lebel ? Que dire encore du cas de ce petit soldat du 145e, le nomm Lebon ? Il est natif de Fourmies et il avait aperu dans la foule des manifestants et des curieux sur laquelle on allait tirer sa bonne femme de mre, je vous affirme comme authentique ce fait. A l'ordre de faire feu, Lebon s'est abstenu; son officier constate que le magasin de son fusil est garni de ses cartouches, alors ? Alors,disent les racontars passionns, l'officier brle la cervelle du soldat dsobissant. Inutile de vous dire, n'est-ce pas, que les choses se sont passes d'une faon bien moins pouvantable. Lebon, que j'ai eu l'occasion de voir aujourd'hui, n'a eu qu' expliquer son cas pour qu'on le laisse tranquille. Mais quel affreux pisode ! Quelle situation pour cet infortun si l'on avait ramass parmi les morts, comme cela pouvait arriver, le corps de sa mre tue par ses camarades de rgiment! Demain, onze heures, obsques des victimes.

L'Intransigeant du 8 mai 1891
fusillade de fourmies La liste des blesss (Fourmies, le 6 mai 2h) Les autorits administratives ou militaires ont soigneusement cach la liste exacte et complte des malheureuses victimes de la fusillade du 1er mai. Ne pouvant obtenir cette liste nulle part et dsirant distribuer l'argent souscrit en faveur des blesss par les lecteurs de l'Intransigeant, je me suis dcid m'adresser aux quatre mdecins de Fourmies. La liste que j'ai pu confectionner ainsi est encore incomplte. Elle ne comprend que les blesss atteints dangereusement et soigns domicile. suit la liste Cela fait dj trente blesss connus, alits pour longtemps, et dont plusieurs ne tarderont pas, hlas, aller rejoindre ceux qui sont tombs pour ne plus se relever, le 1er mai. Avec les dix morts, nous obtenons un total de quarante victimes. Et combien d'autres encore qui, soit par crainte, soit parce que leur plaie est plus ou moins lgre, n'ont pas recours aux mdecins de Fourmies. Tout l'heure, n'ai-je pas rencontr, au caf de l'Europe, place du mar-ch, un grviste qui buvait sa chope avec une balle dans l'paule? Poursuivant la distribution des fonds recueillis par l'Intransigeant, j'ai visit quelques-uns des blesss que je n'avais pas encore vus. Est-il ncessaire de vous dire qu'aucun de ces malheureux n'a encore entendu parler des secours officiels? je suis arriv chez Melle Lecomte au moment o sa mre lui pansait le pied. Les trois balles du fusil Lebel ont produit des blessures effroyables, Le pied n'est plus qu'une masse informe, d'o mergent des morceaux d'os, La poire injections dont se sert sa mre pour arroser la blessure disparait moiti dans les plaies. Et la pauvre fille est en proie une fivre intense, des douleurs affreuses. Son petit bb de deux ans et demi, bless la main, repose, pour l'instant dans son lit, la main entoure de chiffons tremps dans un liquide antiseptique. Tous les blesss sont dans une situation trs prcaire. Mme Elisa Dupont est mre de quatre enfants en bas-ge. M. Lajeunesse tait le seul soutien de la famille, compose de la mre et de trois enfants, Chez Monsieur Thiry, j'arrive temps. Il n'y a pas un centime la maison, et, la veille au soir, la mre a d recourir la charit d'un voisin pour procurer un peu de lait son cher bless. Il est l'ain de sept enfants. Aprs avoir reu deux balles dans l'paule et une dans le cou, ce garon a eu le courage de rentrer chez lui pied mais il est tomb en syncope en arrivant ; une de ses soeurs a t tellement mue en le voyant couvert de sang qu'elle en est malade depuis. Employ la filature Stains, Thiry gagnait 38 sous par jour!.. Une remarque ... Si la balle sort de la chair sans avoir rencontr d'os, la plaie est toute petite; mais au moindre choc elle tend ses ravages d'une faon terrible, elle fait des trous o on mettrait le poing.

LES PROCES

Deux procès auront lieu : le premier à Avesnes sur Helpe le deux mai, les 9 manifestants arrêtés la veille sont condamnés pour entraves à la liberté du travail, outrages et violences à agents, et rebellions à des peines d'emprisonnement de 2 à 4 mois.

Le second à Douai le 4 juillet. Hippolyte Culine et Paul Lafargue sont accusés pour provocation à attroupement armé. Le verdict arrive le lendemain dimanche 5 juillet, après cinq minutes de délibération. Culine est condamné à 6 ans de réclusion et 10 ans d'interdiction de séjour, Lafargue, 1 ans de prison.(3)

Que la justice était rapide en ce temps là. Mon arrière-grand-père, désigné dans l'acte d'accusation comme l'un des meneurs, ne sera pas cité comme témoin (4), pas plus que les 9 manifestants condamnés à Avesnes.

En 1903, un monument sera élevé à la mémoire des fusillés dans le cimetière. La journée de 8 heures, soit 48 heures par semaine a été accordée par la loi du 23 avril 1919.

Le Premier mai, journée de lutte ouvrière, fait peur. À défaut de pouvoir le réprimer, l'empêcher, on s'efforce de le banaliser. La question de sa transformation en jour férié est posée par les rapports de police dès le début du siècle. En 1937, l'État donne l'exemple en accordant un jour férié: les fonctionnaires n'auront plus à faire grève pour manifester le 1er mai. En 1941, malgré l'occupation d'une moitié de la France par les nazis et la répression organisée par le régime de Vichy dans l'autre, le 1er mai fait toujours peur. Pétain en fait alors la "Fête Nationale du Travail", et choisit ce jour pour exposer les principes de la Charte du Travail qu'il entend imposer comme cadre des relations sociales.

La Charte du Travail n'a pas survécu à la Libération, même si l'idée de l'association capital-travail, de l'intégration des syndicats à l'État n'a pas fini de trouver des adeptes ici ou là. Mais le Premier mai est resté un jour férié...

Sources : Z Pierart :Recherches historiques sur Maubeuge; André Pierrard et Jean-Louis Chappat : La fusillade de Fourmies ; Fidel Fortier : mémoires ; Archives Départementales du Nord ; Autres diverses sources.

(1) Comme le printemps est dans l'air du Premier mai, celui qui manifeste, ou simplement se promène, pense tout de suite à se fleurir. Le socialiste Paul Brousse lança un concours dans son journal en 1895, pour inviter les travailleuses à donner des idées en la matière. Peu à peu, la rouge églantine s'impose, comme l'œillet rouge en Italie... Mais l'églantine, cette rose sauvage symbole de la Révolution française, connaît un sérieux rival, le muguet, qui a pour lui de fleurir juste au Premier mai. Dès 1913, les artistes vont le cueillir dans les bois de Chaville... et les midinettes en raffolent. Après la Première Guerre, la grande presse organise la promotion systématique du muguet blanc contre la rouge églantine, comme la presse allemande encourage l'edelweiss et la Démocratie chrétienne italienne l'œillet blanc... C'est sous Vichy que le muguet détrônera finalement l'églantine, que personne ne songera plus à remettre à l'honneur ensuite. Il est vrai que le Premier mai, fête urbaine aux allures champêtres, est tributaire de l'environnement: l'urbanisation et le remembrement font disparaître les haies qui fournissaient aux habitués des "barrières" leur églantine, tandis que le muguet se cultive, et se vend... retour au texte

(2) on pense que le Premier mai a été choisi à l'origine (1886) par les Américains parce qu'elle correspondait à la date à laquelle se terminaient traditionnellement les contrats de travail et de location, le Moving Day, le jour du déménagement, où il fallait décider si on allait rester ou chercher du travail ailleurs: "may day, pay day, pack rags and go away", disait-on à l'époque (1er mai, jour de paie, emballe tes fringues et déguerpis). C'était le meilleur moment pour revendiquer et le nombre des grévistes serait augmenté de celui des chômeurs. La tradition des grèves en fin de contrat de travail s'est d'ailleurs perpétuée jusqu'à nos jours en Amérique du Nord. Ajoutons que May day, tocsin révolutionnaire, est aussi devenu le signe de détresse international... retour au texte

(3) Archives Départementales du Nord, cote Musée 365 retour au texte

(4) voici le récit que mon grand-oncle, Fidel Fortier, fit du premier mai 1891

Lorsque l'on est fait un jour de malheur.

En 1891, j'étais encore dans les choux lorsque dans le pays de mes parents survint un grand évènement: les ouvriers des filatures déclarent la grève. A Fourmies il y en avait plus de 10, cela faisait beaucoup de monde. Nous restions dans la rue du défriché, c'est à dire mes parents et mon grand-père, au bout de la rue. Ils avaient quelques bêtes et on venait d'instituer le "Petit Parisien" dans le canton de Trélon. Mon père, son premier vendeur, avait une rude langue et il était débrouillard. Il y avait déjà trois petits gosses à la maison. Mon grand-père envoya mon père en ville pour son journal, mais celui-ci qui était déjà grand militant socialiste, s'est joint à la délégation gréviste. De suite il y a eu des coups durs avec les gendarmes, lesquels ont fait des prisonniers qu'ils enfermèrent à la mairie. Alors vers le soir les grévistes devaient se rassembler sur la place verte. La municipalité a fait appel à la troupe. La 11e compagnie du 145eme est venue pour protéger la mairie et faire régner l'ordre. C'est mon père qui est monté dans un arbre pour faire l'appel pour former le cortège, et c'est lui qui était en avant avec le drapeau. Ils voulaient tous que l'on libère les prisonniers. Ils sont montés sur la place en chantant l'Internationale à faire trembler les murs. Ils étaient serrés les uns sur les autres. Alors là, devant les baïonnettes, mon père a fait faire silence et la délégation a demandé la libération des prisonniers, mais ils ont refusés. Alors le grand meneur a dit : "on pourrait leur chanter une chanson pour leur faire entendre que l'on est là". Mon père qui chantait bien a chanté une chanson contre les patrons. Ils ont acclamés. Mais les soldats étaient mal placés, car si l'on donnait l'assaut, ils risquaient d'être désarçonnés. Le commandant a prit peur et il a fait tirer en l'air. Mon père était toujours en avant. Les grévistes ont hurlés. Mais mon oncle Appolinaire qui avait fait 5 ans aux dragons savait que la 2e balle ferait des victimes. Il a attrapé son frère dans ses bras et l'a porté derrière un pilier de l'église. C'est comme ça que mon père a échappé à la mort. Mais on avait vu que son frère le transportait, et le bruit s'est répandu qu' Albert Fortier était blessé. Ma mère comme les autres n'était pas couchée. Ils étaient tous dans la rue. Voila qu'une voisine dit que mon père était tué, qu'elle avait vu elle-même que son frère Appolinaire l'emportait dans ses bras. Alors ma mère en larmes courut chez mon grand père lui disant qu'il avait envoyé mon père en ville pour son journal et qu'il était mort. Alors Grand-père est parti aux renseignements et il a ramené Papa à la maison pour rassurer Maman et il lui a dit: " Albert il faut aller se coucher, il y a du travail demain". Et c'est comme ça que j'ai été fabriqué ce jour de malheur. Cette année-là, les soldats de Fourmies qui étaient au 145e ont refusés de partir. Apres l'enterrement des victimes, mon père et l'autre grand meneur devaient être arrêtés, mais le parti socialiste les a fait passer en Belgique. Apres avoir obtenu une amnistie, ils sont rentrés en France. Il avait été question d'appeler la rue du nouveau monde rue Albert Fortier et la rue des Cléments du nom de l'autre meneur dont j'ai oublié le nom. Le journal n'a plus marché et mon père est parti pour Reims. Il n'a pas trouvé de travail. Il est revenu à Fourmies. Il a travaillé par ici par là. Pendant ce temps, l'enfant du premier Mai était né, le 7 Février 1892……… retour au texte

 

GENEALOGIE DES PARTICIPANTS DU 1e MAI 1891

Ci-joint les généalogies de quelques participants. Peut-être y trouverez-vous un ancêtre, et pourrez donner quelques compléments?

 

Participant
Acte de décès
Généalogie RTF
Généalogie zippée
Photo

BLONDEAU (Emelie) Maria

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Blondeau.rtf

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HUBLET Louise

Hublet
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hublet.zip

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DIOT Ernestine

Diot
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TONNELIER Félicie

Tonnelier
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GILOTEAUX Kléber

Giloteaux
Giloteaux.rtf
giloteaux.zip

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LEROY Charles

Leroy
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leroy.zip

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SEGAUX Emile

Ségaux
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PESTIAUX Gustave

Pestiaux
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CORNAILLE Emile

Cornaille
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LATOUR Camille

Latour
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FORTIER (Constant) Albert

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Fortier.rtf
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CULINE Hippolyte

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Culine.rtf

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LAFARGUE Paul

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Lafarge.rtf

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TOUSSAINT 2004

- Albert, qu'est-ce que c'est? Encore les lebels? dit-elle

- Non Lucia, cette fois, c'est plutôt un tractopelle

- Pourtant "ils" lui avaient promis.

- Il avait peut-être mal compris

- Ou alors ils veulent oublier. Ces gens là n'ont plus de respect

- "Ils" feront un beau discours le premier mai, sans se rappeler

Ceux qui ont participé, ceux qui ont donné leur vie.

Pour que celles des autres soient meilleures.

- Quatre vingt quatre ans que l'on est ensemble dans ce lieu sombre.

Vont-ils nous séparer?

- Nous resterons ensemble dans ses pensées.

- Ca va lui faire un choc quand il va venir!

- Ca y est je vois la lumière, au revoir Lucia

- Au revoir Albert

 

fusillade de fourmies fusillade de fourmies

Et oui, le choc a eu lieu quand je me suis retrouvé devant une partie de cimetière d'Assevent fraîchement retournée. Mes arrières grands parents étaient partis. Déménagement à la pelleteuse. Pourtant le maire, M. Lo Giaco, avait promis de ne pas toucher à la concession. Albert avait été l'un des organisateurs de la manifestation du premier mai 1891 à Fourmies, qui s'était terminé par une fusillade. Il en avait échappé par miracle. La vie avait été (encore plus) dure après cela. Il avait fini sa courte vie à Assevent avec Lucia. Son plus grand regret aura certainement été de ne pas dire un dernier au revoir à ses deux fils partis à la guerre. Le mien de ne pas avoir su comment faire pour éviter cela. Il me reste que le souvenir.